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Le 22/02/2007 - 12h50
Par
SPORT / Stéphane Méjanès
Dans Objectif : Pôle Nord de nuit (XO Editions), Mike Horn raconte son aventure avec le Norvégien Borge Ousland. Une union entre deux solitaires qui n'était pas gagnée d'avance mais qui a fait d'eux des frères de sang. Entretien hors du commun avec un héros de légende.
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Avant votre départ pour le pôle Nord, de nuit, certains étaient
sceptiques sur vos capacités à vaincre en compagnie de Borge Ousland,
grand spécialiste de l'Arctique.
" Les gens qui me critiquent, je ne veux pas leur donner la
satisfaction d'avoir raison. Ça me motive. Je ne veux pas mourir pour
eux. Dès que l'hélicoptère nous a déposés, le 20 janvier, nous n'avions
plus droit à l'erreur. Pas de ravitaillement, pas de secours possibles.
Le premier hélico ne pouvait pas venir nous chercher avant le 26 mars.
C'était l'engagement total.
Pourtant, vous ne vous connaissiez presque pas...
C'est vrai. On s'est préparés seuls et on s'est retrouvés au point
de départ : Bonjour, je m'appelle Mike.La première chose qu'il m'a dite
c'est : Il y a trois manières de faire les choses, la manière juste, la
manière forte et ma manière.J'ai pensé : P... ! Et ma manière à moi ? Moi
aussi je peux être un sale c... Quand je pense que j'ai raison, j'ai
raison. Sur une telle expédition, ça peut être fatal. D'autant qu'on
avait conclu un pacte : chacun pour soi. Si l'un de nous deux était
dans la m..., l'autre ne devait pas risquer sa peau.
Malgré tout, étiez-vous complices ?
Au début, quand on sortait de la tente, on était en compétition. On
pensait tous les deux : Aujourd'hui, je marche jusqu'à ce qu'il crève.
On ne se parlait pas. D'ailleurs, on n'avait rien à se dire. On ne
recevait aucunes nouvelles, on ne pouvait pas parler des gonzesses, des
élections, du foot... [rires].
Pouviez-vous continuer comme ça ?
Au bout d'un mois, à cause de la dérive des glaces, nous n'avions
presque pas avancé. On s'est posé dans la tente. On s'est un peu
engueulé, pas violemment, mais on s'est dit ce qui n'allait pas chez
l'autre.
Qu'est-ce qui a vraiment changé vos relations ?
Quand j'étais devant, il me criait : Arrête, tu ne marches pas nord.
Je l'ignorais et je continuais. Un jour, j'ai répondu : OK, on
s'arrête, tu chauffes ton GPS et on vérifie. J'étais sur le bon cap. Ça
lui a redonné confiance. Il a commencé à comprendre comment je
m'orientais. Un autre jour, j'étais derrière lui et j'étais sûr qu'il
était dans la bonne direction. J'ai gueulé : Bien ! Il a levé le bras.
Mon coeur s'est serré, j'ai compris qu'on y arriverait. Plus tard, sur
de la glace fine et humide. Les luges n'avançaient pas. On tirait trois
minutes et on était morts. J'ai vu Borge à la peine, je suis passé
devant, il a fait pareil, et ainsi de suite. On formait enfin une
équipe...
Dans laquelle il y a toujours eu des moments de tension...
Bien sûr. Aller au Pôle, c'était son projet. Je devais l'y aider.
Dès qu'il prenait une décision, même si je n'étais pas d'accord, je
l'acceptais.
Par exemple ?
Nous sommes partis avec deux luges chacun. Un jour, il a voulu qu'on
n'en garde qu'une seule. Le lendemain, on s'est rendu compte qu'on
avançait moins facilement. Pendant trois jours, il a pensé que je lui
en voulais. Il a voulu faire demi-tour. C'était impossible. Il
insistait, alors je lui ai dit : Prends la tente, le réchaud, je me
fais un petit abri, et je te donne trois jours, mais je pense que c'est
c... On avait pris une décision ensemble, il fallait l'assumer. En fait,
il attendait que je lui dise ça.
À trois jours du but, vous êtes tombé gravement malade.
Je me suis empoisonné, affaibli par les gelures et le manque de
nourriture. Je n'avais plus d'appétit. On devait manger 10 000 calories
par jour mais on pouvait en avaler 12 000 et avoir encore faim. Aux
chiottes, on en laisse 1 000 dans la neige. À -40 °C, on en dépense 2
000 en dormant pour se réchauffer. Du coup, il ne faut pas dormir plus
de 5 ou 6 heures. La distance perdue en dormant à cause de la dérive,
ce sont des calories qui manquent pour marcher. C'est la tête qui
pousse alors l'homme. C'est dans cette phase, le dépassement de soi,
que l'on tombe malade.
Pourquoi gardez-vous le silence sur votre état ?
Nous étions devenus presque comme deux frères, il ne pouvait pas me
laisser risquer la mort. Mes oreilles saignaient mais, avec le bonnet,
ça ne se voyait pas. Pour le nez, je m'essuyais mais j'en avais plein
la figure. J'ai dit que je m'étais cogné. Quand je suis allé aux
chiottes, il a vu la neige toute rouge, il a compris que ça n'allait
pas.
Comment avez-vous trouvé la force de continuer ?
Je n'avais pas le choix. Il fallait rester en vie jusqu'au 26 mars.
Borge voulait que je reste dans la tente. Mais on était arrivé
jusque-là ensemble, on avait beaucoup de chance, il fallait faire la
dernière boucle. Il a pris la tente sur sa luge pour la première fois.
Ça ne changeait pas grand-chose mais j'étais trop faible. Au départ, je
pouvais tirer 180 kg, à la fin je peinais à en tirer 60. Borge était
très fatigué lui aussi et m'a dit de marcher devant, à mon rythme. Au
bout d'une journée, je n'en pouvais plus, je suis repassé derrière. Le
dernier jour, on a terminé presque l'un à côté de l'autre en se tirant
la bourre.
Pourquoi repoussez-vous sans cesse vos limites, qu'est-ce qui vous motive ?
Je pars pour me sentir vivant, pas pour mourir. J'ai une
responsabilité envers mes filles et ma femme. Elles me donnent la
liberté de partir, en contre-partie, je dois revenir. C'est parce que
je suis aimé chez moi que je rentre à la maison. Et puis, l'homme
progresse en sortant de ses zones de confort. Toutes mes expéditions
avaient pour but d'apprendre quelque chose.
Et maintenant ?
Il y a 15 ans que je fais ces conneries un peu partout sur la
planète, maintenant, je prépare une expédition qui mélange toutes mes
connaissances. Vous savez, l'homme ne s'arrête jamais. "
Propos recueillis par Stéphane Méjanès
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