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Le 03/05/2007 - 12h59
Par
SPORT / Claire Raynaud
Stéphane Robin, un " surf-explorer " français, a sillonné les îles Salomon à la recherche de nouveaux spots. Son périple l'a mené par hasard dans une tribu de surfeurs indigènes. Une rencontre magique et hors du temps. Récit de voyage.
C'est un voyage dans le temps. Un voyage au bout du monde. Un voyage improbable aussi, rendu possible par l'un de ces hasards dont la vie a le secret. Le hasard en question se présente dans un vieux rade de Guadalcanal, sous la forme d'un marin américain, qui semble tout droit sorti d'un film d'Howard Hawks ou de John Huston. Pourquoi et depuis combien de temps cet homme a-t-il échoué ici, au milieu de nulle part ? L'histoire ne le dit pas, mais celle qu'il a à raconter est nettement plus intrigante. C'est celle d'une tribu, qui vit en autarcie et à l'état sauvage à l'extrême sud-est de l'archipel des îles Salomon et dont les membres, qui s'adonnaient jadis au cannibalisme, ont trouvé un nouveau hobby, nettement moins sanglant : le surf. Les indications de l'Américain sont vagues, mais suffisantes pour tenter l'aventure. Après une petite enquête locale, il s'avère que la tribu en question colonise l'île de Makira, un lopin de terre posé en plein milieu du Pacifique. Une zone presque inaccessible et délaissée de tous. Et pour cause... En plus de subir une forte activité cyclonique et sismique, d'avoir l'un des taux de paludisme les plus élevés de la planète, les plages de Makira ont la particularité d'être infestées de crocodiles de mer. C'est grâce à tout cela, mais aussi à un passé de cannibalisme et à plusieurs années de guerre civile sanglante, que ce " paradis " du surf a réussi à se préserver du tourisme.
Lost aux îles Salomon
Pour s'y rendre, si tant est que l'on veuille vraiment le faire, deux solutions, pas plus rassurantes l'une que l'autre. Embarquer sur l'un des rafiots qui sillonnent les îles à la vitesse d'une tortue de mer et dont les escales varient selon l'humeur du capitaine, ou prendre place à bord de l'un des deux petits bimoteurs bringuebalants de Salomon Airlines, qui sont le seul vrai trait d'union entre les mille îles de cet archipel qui s'étire sur plus de 1 500 kilomètres. L'option aérienne est payante, puisqu'elle fait gagner plusieurs jours de " croisière ", mais l'atterrissage à Makira, sur le tapis d'herbes erratiques coincé entre une rangée de palmiers qui fait office de piste, est déjà une expérience à part entière. à peine le temps de descendre que le coucou est déjà reparti vers l'atoll voisin.
Planté sur ce tarmac végétal, on cherche désespérément le moindre signe qui pourrait rappeler, même de loin, la civilisation. Il y a visiblement peu de choses de notre monde qui soient parvenu jusqu'à ces rivages oubliés. Pas le moindre " bureau d'information " pour touriste égaré, pas de cabane faisant office d'aérogare et encore moins de cabine téléphonique dans laquelle on pourrait se ruer pour appeler sa mère en pleurant et en l'implorant d'organiser d'urgence son rapatriement. Il n'y a rien. Sinon la forêt tropicale qui semble se refermer sur vous. Et puis soudain, surgie d'on ne sait trop où, une poignée d'autochtones, qui n'ont pourtant pas vu un visiteur depuis des lustres, ramassent vos sacs et votre planche de surf le plus naturellement du monde et vous conduisent à leur village, pendant que vous implorez le ciel qu'un avion vienne vous récupérer un jour... La peur, heureusement, fait vite place à la surprise. L'Américain avait parlé d'indigènes surfeurs. Ce qu'il ne savait visiblement pas, c'est qu'à Makira, on réinvente chaque jour l'art de glisser sur une vague sans a priori, sans matériel high-tech ni imagerie digitale, sans polyester, sans fibre de verre, sans colle et autres résines synthétiques. En fait de village, c'est plutôt au milieu d'une fabrique de planches " bio ", que sont installés les cinq cents habitants.
Palmier et coupe-coupe
Tous sont plus ou moins occupés à " shaper " leurs surfs dans des
troncs de palmier. Dans un dialecte entrecoupé d'anglais, les anciens
racontent comment un missionnaire américain introduisit le surf à
Makira en débarquant avec sa planche sous le bras à la fin des années
70. Si le missionnaire est reparti sans avoir catéchisé le moindre
autochtone, tous, en revanche, se sont convertis à la religion du surf,
dans sa version originelle et hédoniste. Doués d'une créativité hors
pair et de la connaissance d'une nature qu'ils savent si bien mettre à
profit dans leur vie quotidienne, les jeunes se sont mis à fabriquer
des planches en prenant pour modèle celle que leur a laissé le
missionnaire en guise de crucifix.
Le bois de palmier n'est pas aussi solide que la fibre, mais la ressource ne manque pas... Les îliens peuvent donc changer de planche très souvent, d'autant qu'il leur faut moins de 30 minutes pour en fabriquer une nouvelle. Après avoir trouvé dans la forêt l'arbre qui s'y prête le mieux, ils dégrossissent les branches au coupe-coupe avant de les assembler à l'aide de petites baguettes de bois rigide qui transpercent la planche de part en part. Une fois les angles arrondis et l'avant et l'arrière de la planche bien taillés, il n'y a plus qu'à se jeter à l'eau, sur des vagues parfois monstrueuses. Les plus jeunes s'entraînent dans les petites vagues à l'intérieur du lagon tandis que les aînés surfent les énormes rouleaux de la passe.
Un cri primal
Tous semblent narguer le visiteur et sa jolie planche synthétique, qui n'ose pas mettre un pied dans le Pacifique. Depuis combien de temps ne se sont-ils pas mesurés à un " étranger " ? Ils racontent en rigolant que les derniers surfeurs qui se sont approchés de leur île par bateau, ont préféré abandonner leur planche perdue dans les vagues plutôt que de se risquer à aller la récupérer à terre, visiblement effrayés par le passé cannibale de Makira. Aujourd'hui, les moeurs ont changé et c'est sur l'eau que les îliens veulent croquer du colon. Tous s'arrêtent de ramer pour observer l'intrus. " Nice one ", crient-ils d'une seule voix lorsqu'une vague plus grosse que les autres se profile à l'horizon. Impossible de reculer. Face au long mur d'eau translucide, il faut enchaîner deux ou trois manoeuvres en haut de vague pour ne pas se faire engloutir, ce qui contraint à une sortie involontairement acrobatique, mais très comique. Et là se produit l'impensable. Un cri, primal, qui glace d'abord le sang avant que l'on ne comprenne que les îliens se sont tout simplement mis à hurler de...joie, pour saluer cette jolie sortie de tube. L'ovation n'en finit plus. Eux qui ne savent vraisemblablement pas que ce sont leurs ancêtres qui ont inventé ce sport il y a cinq siècles, en sont pourtant les dignes héritiers. Ils ont en effet compris qu'en surf, le vainqueur est celui qui s'amuse le plus.
Claire Raynaud
Reportage photos Stéphane Robin
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