Le 28/08/2008 - 07h33
Par
SPORT / Gérald Mathieu, envoyé spécial à Pékin
Usain Bolt : plus grand, plus vite, plus fort
SportWeek
Véritable force de la nature, le Jamaïcain Usain Bolt a redéfini en l'espace d'une semaine les limites du sprint mondial. Entre doutes et certitudes, enquête sur un phénomène qui n'a pas fini de faire parler de lui.
Ce n'est ni un cycliste en transe, ni un scooter en rodage. Simplement un être humain flashé par les radars à 44 km/h lors de son record du monde du 100 m. Plus vite que son ombre et plus rapide que les anciens dopés rattrapés par la patrouille, c'est Usain Bolt. Aussi appelé " Lightning Bolt ", ce qui signifie " Bolt l'Éclair ". Arrivé à Pékin avec l'étiquette de nouvelle perle mondiale du sprint collée aux pointes, le Jamaïcain a tout bonnement explosé les meilleures marques planétaires sur 100 m, 200 m et 4 x 100 m en l'espace d'une semaine... On le savait précoce et doué. On a découvert un coureur de 22 ans seulement, hors normes, unique. À l'instar de ses déboulés sur la piste, Bolt a connu un début de carrière en accéléré. Après avoir tâté du cricket et du basket, l'enfant de Trelawny se met à l'athlétisme au début de l'adolescence. À 13 ans, il franchit 2 m à la hauteur en s'amusant. À 14 ans, il engloutit le tour de piste en 48"28. À 15 ans et 322 jours exactement, il devient le plus jeune champion du monde juniors de tous les temps sur 200 m. À 18 ans, il devient l'unique junior de l'histoire à briser la barrière des 20" sur 200 m. La planète athlétisme n'a d'yeux que pour ce prodige.
Blinder sa charpente
Malheureusement, son irrésistible mise sur orbite va être contrariée par des problèmes de santé récurrents. À force de tirer sur sa carcasse elle commence à craquer de partout : dos, hanches, ischios-jambiers. L'ado doit apprendre la patience et achever sa croissance. La parenthèse durera deux années. Avant de repartir de plus belle l'an passé où il décroche lors des Mondiaux d'Osaka, sa première médaille chez les seniors, l'argent sur 200 m. Il soulève de la fonte, gaine ses abdominaux, se fait suivre par un physiothérapeute. Il blinde sa charpente. Résultat immédiat : il bat une première fois le record du monde du 100 m, en mai à New-York, avant de réaliser le prodigieux doublé olympique 100 m-200 m assorti d'autant de records du monde. "
Ce qu'il fait ne me surprend pas, assure Jacques Piasenta, actuel entraîneur de Muriel Hurtis et ancien mentor de Pérec.
Lui, on le connaît depuis longtemps. Il ne sort pas de nulle part. Il a un talent fou et des capacités génétiques hors normes. Pour l'avoir vu s'entraîner en Jamaïque, je peux vous assurer que c'est quelqu'un de doué et d'extraordinaire. Il possède, notamment, une qualité de pied que je qualifierais d'électrique ! Son arrivée fait un bien fou au sprint car avec lui, on n'a pas affaire à un pitbull bodybuildé au cou de taureau et aux muscles surdimensionnés. "
" Ce qu'il réalise ne m'étonne pas trop, poursuit Mehdi Baala.
C'est un gars dont on entend parler depuis longtemps. Il a un gabarit incroyable, une poussée de dingue et la musculature adéquate. En plus, vu la longueur de ses jambes, il met 30-40 cm à ses adversaires à chacune de ses foulées... "
Contrôlé six fois À l'heure où les performances frelatées ne cessent de se multiplier, les chronos de Bolt, aussi géniaux soient-ils, intriguent. Forcément. Déjà, parce qu'il progresse à la vitesse de l'éclair. Ensuite, parce qu'il va encore plus vite que les trois seuls tricheurs à être descendus sous la barre mythique des 9"80 au 100 m, à savoir Ben Johnson, Tim Montgomery et Justin Gatlin. Enfin, parce qu'il repousse encore les frontières. "
Je comprends tout à fait le scepticisme qu'il y a autour du vainqueur du 100 m vu les affaires de dopage qui ont éclaboussé la discipline, reconnaît Tyson Gay, champion du monde en titre du 100 et 200 m.
En tant que nouveau champion olympique, Bolt se devra d'être irréprochable et prouver qu'il est propre. " Herb Elliot, médecin de l'équipe d'athlétisme jamaïcaine est quant à lui formel : "
C'est inévitable qu'on s'interroge sur son compte. Pendant les Jeux, il a été contrôlé 6 fois. Moi-même, je l'ai testé 15 fois. Il peut être contrôlé n'importe où et n'importe quand, vous ne trouverez rien. Je le connais depuis l'âge de 13 ans et j'ai tout de suite su qu'il avait quelque chose de spécial par rapport aux autres. "
Cette valeur ajoutée provient en premier lieu de son gabarit. Quand Carl Lewis ne mesurait " que " 1,91 m, Asafa Powell 1,88 m, Tyson Gay 1,86, Leroy Burrell et Donovan Bailey 1,83 m, Maurice Greene 1,75 m, Usain Bolt culmine, lui, à 1,96 m... Du jamais-vu à ce niveau de compétition. Cette rallonge combinée à une pose de pied au sol propulsive, à une foulée fluide et fréquente, à une amplitude féline de 2,70 m et à une rare explosivité musculaire, le rend unique en son genre. "
Il est né pour courir, lâche Marie-Jo Pérec.
Il a toutes les qualités d'un petit sprinter râblé alors qu'il est grand. Il a déjà la maturité d'un coureur de 30 ans. Il a un style efficace et esthétique. En plus, il possède une approche mentale de la compétition tout à fait sidérante. Réaliser des choses pareilles à 22 ans, c'est tout simplement incroyable. Moi, j'ai envie d'y croire. Ce gars me paraît naturel. "
"Il peut courir en 9"40"Si ce talent carbure à l'eau claire, quelles sont donc ses limites ? Et jusqu'où peut-il aller ? Sur 100 m, les biomécaniciens, et autres mathématiciens situent la limite humaine entre 9"20 et 9"50. "
Selon moi, avance Ato Boldon, ancien champion du monde du 200 m,
s'il court avec du vent dans le dos contrairement à Pékin où le vent était nul, il peut descendre sous les 9"50. Si, dans les mois à venir, il parvient à conserver sa vitesse dans les 20 derniers mètres, il peut courir en 9"40. " Et Ato Boldon n'est pas le seul à faire de tels pronostics. "
Quand tu es grand comme lui, tu mets plus de temps à t'extraire des starting-blocks, explique Donovan Bailey, ancien recordman du monde.
Ce n'est qu'après 30 m qu'Usain Bolt parvient à se mettre en action. Alors, imaginez, quand il aura amélioré son départ. Bon courage à ses adversaires car en moins de 9"50, il deviendra intouchable. " Sur 200 m, la fourchette se situerait entre 19" et 19"20. "
Mais je pense que Bolt a surtout un avenir sur 400 m, affirme Ato Boldon.
Ce qu'il réalise sur 200 m, c'est la base aussi bien en terme de technique, de puissance et de foulée. Appliquer cela sur 400 m serait à coup sûr incroyable.
À l'issue de son 200 m supersonique de Pékin, Bertland Cameron, entraîneur jamaïcain, roulait d'ailleurs les mécaniques en affirmant que l'idole nationale serait capable de courir un jour le 400 en 42"50 ! De quoi donner le vertige..."
La nouveauté de tous ces records, conclut le chercheur Jean-François Toussaint,
c'est la tendance à l'augmentation de la puissance musculaire par la hausse de la taille. On pensait impossible qu'un grand gabarit de près de 2 m puisse courir aussi vite. Bolt a démontré le contraire. Cette tendance est visible dans tous les sports et dans tous les pays développés. Si cela se confirme, on peut donc s'attendre à voir surgir ces prochaines années des sprinters 3 à 4 cm plus grands que Bolt. " La révolution amorcée par la fusée jamaïcaine semble en marche : les chronos n'ont pas fini de s'affoler !
Gérald Mathieu, envoyé spécial à Pékin
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