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Le 11/12/2008 - 16h35
Par SPORT / Gérald Mathieu

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Rogge : "La France n'aura pas les JO de 2024 si elle a ceux d'hiver en 2018"

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Véritable chef d'état de la nation sportive, Jacques Rogge nous a ouvert ses portes. En exclusivité pour Sport, l'homme fort du CIO assène ses vérités. Sans détours.

Lausanne, siège du Comité International Olympique. à quelques heures d'un vol direct en direction de sa Belgique natale, pour un week-end de ressourcement bien mérité, Jacques Rogge, le président du CIO, nous accueille en exclusivité dans le saint des saints du mouvement olympique. Véritable chef d'état de la nation sportive, cet ancien champion du monde de voile et international de rugby se fait rare dans les médias. Il est 15 h 15. La porte de ce qu'on imagine être un bureau clinquant et surdimensionné s'ouvre enfin. Mais une fois dans la place, il n'en est rien.

Si son prédécesseur, le Catalan Juan Antonio Samaranch, n'aimait rien d'autre que le cossu et le baroque, le natif de Gand, lui, apprécie la rigueur chirurgicale et les espaces optimisés. Et ça se voit. Murs de couleur crème, bureau dépouillé, petit canapé en cuir : l'intérieur est à l'image de son passé de chirurgien orthopédiste. Seuls sept tableaux, dont un Miro, un César et un Mondrian, réveillent cet intérieur d'une grande sobriété. Jacques Rogge est dans les starting-blocks. L'entretien peut débuter.

Comment avez-vous vécu cette année olympique quelque peu chahutée ?...
Elle a été intense. Comme toujours, j'ai abordé les Jeux avec passion. Mais aussi avec mon réflexe de chirurgien qui est de bien préparer l'opération, de la débuter avec le plus grand calme possible et au final, d'essayer d'obtenir le succès. Ce n'est pas quelque chose d'angoissant, ni de lourd à porter.

Vu les incidents qui ont émaillé le passage de la flamme à travers le monde, avez-vous douté un seul instant du bon déroulement des Jeux de Pékin ?
Pas un seul moment je n'ai cru qu'ils étaient en danger. Je n'ai jamais cru non plus à un boycott généralisé comme à un boycott organisé des chefs d'état. Je savais que les athlètes seraient raisonnables dans l'expression de leurs sentiments. Je savais également que les Chinois trouveraient une solution aux problèmes de pollution. Je n'ai donc jamais craint pour le futur des Jeux, parce qu'ils ont une force intérieure extraordinaire. Les Jeux survivent toujours.

Dans votre discours de clôture, vous disiez que "la Chine a beaucoup appris sur le monde". Qu'a-t-elle appris selon vous en matière de démocratie ?
Je pense que la Chine a ouvert les yeux sur le monde. Elle a certainement découvert le désir du monde extérieur de la voir évoluer et s'ouvrir. à l'inverse, le monde extérieur a découvert la réalité d'une Chine méconnue, pourvue de nombreux atouts. C'est un échange bilatéral.



Quelle place occuperont ces Jeux dans l'histoire ?
D'un point de vue opérationnel, je pense qu'ils occuperont la place qu'ils méritent en raison de leur qualité exceptionnelle. Mais, au-delà de l'organisation, il y a les succès sportifs avec, notamment, 43 records du monde et 132 records olympiques battus. Il y a aussi cette universalité puisque jamais autant de nations (87 contre 72 à Athènes) n'avaient gagné autant de médailles. Et puis, c'étaient les Jeux du pays le plus peuplé au monde.

Quelle image personnelle conserverez-vous de ces Jeux ?
Les larmes de bonheur, de joie et d'émotion de Roger Federer quand il remporte sa médaille d'or en double avec Wawrinka. Qu'un champion comme lui, qui a pratiquement tout gagné et qui gagne beaucoup d'argent, se mette à verser des larmes de bonheur pour une simple médaille olympique, je trouve que c'est une image très forte.

A Pékin, les contrôles ont été particulièrement efficaces. Seulement 6 cas positifs, mais il se pourrait qu'il y en ait un peu plus d'ici peu...
Il devrait effectivement y en avoir 9 supplémentaires, 3 chez les hommes et 6 chez les chevaux, pour atteindre, potentiellement, les 15 cas [dans l'attente, début 2009, des résultats des nouvelles analyses de 500 échantillons, ndlr].

Les Jeux de Pékin resteront-ils, dans l'histoire des Jeux, comme les plus illimités, voire déraisonnables, en matière de dépenses, puisque les crédits alloués à l'organisation de cet événement semblaient être sans limites ?
Je m'insurge contre la description qui est ainsi faite. L'opinion publique confond souvent le budget d'investissement avec le budget opérationnel. Pour organiser les Jeux, cela a coûté 2 milliards de dollars aux Chinois. à côté de ça, ils ont fait un plan d'investissement qui n'a rien à voir avec les Jeux, avec notamment l'ouverture d'un second aéroport ou d'un sixième boulevard périphérique. Les gens additionnent tous ces budgets, mais le budget nécessaire à l'évolution d'un pays n'est pas le budget olympique.

Dans quelle mesure la crise financière mondiale peut-elle affecter le CIO ?
Les finances du CIO sont en bonne santé. Nous avons toujours investi de manière très conservatrice. Jamais dans des produits exotiques qui ont pu pénaliser beaucoup de gens. Nous avons un investissement solide de " père de famille ". Au moment où je parle, il n'y a aucun problème pour le CIO.

Quatre grands partenaires officiels (Johnson & Johnson, Kodak, Lenovo, ManuLife) ont décidé de ne pas renouveler leur contrat avec le CIO. N'y a-t-il pas un risque de contagion ?
Certains partenaires n'ont effectivement pas réitérer leur signature, mais ceci n'a rien à voir avec la crise économique. Leur décision avait été prise avant la crise, parce que ceux-ci sont arrivés au bout de leur cycle de sponsoring. La plupart de ces sociétés ont d'ailleurs été remplacées, comme Lenovo par Acer.

Selon les mêmes tarifs ?
Pour le cycle 2006-2008, nous avions 12 top sponsors qui nous ont rapporté 866 millions de dollars. Pour la période 2010-2012, nous avons 9 sponsors et sommes actuellement en négociation avec deux autres pour en avoir un 10e. Mais avec 9 sponsors, nous disposons déjà de plus d'argent qu'avec 12, puisque nous sommes déjà à 900 millions de dollars. Sur le plan financier, nous avons donc déjà atteint nos objectifs.

Les J.O. restent-ils donc une valeur sûre, voire refuge, pour les multinationales ?
Oui, car nous offrons aux sponsors l'alliance avec un symbole très fort que sont les anneaux, mais aussi le caractère exceptionnel des Jeux olympiques avec des valeurs comme le respect d'autrui, le fair-play et l'universalité. Nous sommes aussi la plus grande compétition sportive au monde, qui regroupe à la fois les hommes et les femmes. C'est très attractif pour eux.

La crise financière touche de plein fouet les futures villes hôtes des J.O. que sont Londres et Sotchi, dont la construction de sites est liée à l'obtention de crédits auprès des banques. Est-ce une crainte pour vous ?
A l'heure où je vous parle, les crédits d'état accordés aux Jeux de Vancouver, Londres et Sotchi sont confirmés. Le financement privé de Londres a pris un certain retard, mais le Comité d'organisation et le gouvernement ont compensé cela en puisant dans
les réserves. Aujourd'hui, il n'y a donc pas de manque d'argent.

En attendant, la note pour Londres ne cesse d'enfler...
Mais c'est la même confusion qu'avec Pékin, entre le budget opérationnel et le budget lié aux constructions ! Pour Londres, le budget opérationnel, qui est de l'ordre de 2,2 milliards (de livres sterling), est couvert et n'a pas augmenté. Ce qui a augmenté, c'est le budget qui comprend les infrastructures sportives, les moyens de transport, de télécommunications et, surtout, tout ce qui touche à l'assainissement des sols. Ce ne sont pas les dépenses des Jeux.

Qu'on le veuille ou non, cette crise risque d'entraîner des conséquences inattendues, notamment pour le village olympique où on pourrait voir plusieurs athlètes " s'entasser " dans la même chambre...
Ce sont des spéculations infondées. Malgré les bruits qui ont circulé, il n'y aura pas trois athlètes par chambre. Le nombre d'athlètes au mètre carré prévu par le règlement, comme les 16 000 lits prévus dans le contrat signé avec les organisateurs, seront respectés.



La France postule aux J.O. d'hiver 2018. Est-ce selon vous une bonne tactique, alors qu'elle ne souhaite, en coulisses, rien d'autre que les Jeux d'été ?
Ca peut être utile à une candidature ultérieure pour les Jeux d'été, à partir du moment où la première candidature est de très haute qualité. Si cette candidature est bonne et qu'elle gagne le droit d'organiser les J.O. 2018, c'est terminé. Il n'y aura pas de Jeux d'été après, c'est-à-dire pas avant quatre ou cinq ans. Si elle va loin dans la course mais qu'elle échoue de peu, ce sera une très bonne promotion. En revanche, une mauvaise candidature qui serait éliminée rapidement serait contre-productive.

Les instances dirigeantes françaises disent qu'il faut occuper le terrain. Le CIO est-il sensible à cela ?
Si la France veut occuper le terrain, il n'y a absolument aucun problème, elle doit le faire avec une candidature de la plus haute qualité possible.

La France mise beaucoup sur 2024, année du centenaire de l'organisation de ses derniers jeux. Athènes avait également fait pareil en 1996, sans succès. Est-ce une tactique dangereuse ?
Le centenaire a un côté symbolique. Mais il ne faut pas se leurrer, le centenaire ne sera une réussite que si la France présente la meilleure candidature. Et la meilleure candidature pour 2024 doit passer automatiquement par une très bonne candidature en 2018, puisque c'est la stratégie que la France a décidé de suivre. Si la France gagne en 2018, le problème est résolu : elle n'aura pas les Jeux de 2024. Si la France ne gagne pas mais souhaite que son dossier tienne la route en 2024, il lui faudra présenter un dossier 2018 très solide.

Les instances françaises doivent donc bien réfléchir à leur stratégie...
La France connaît cette exigence. Je ne crois pas qu'elle fera acte de candidature simplement pour bien figurer, ou, comme le disait Coubertin, juste pour participer. Il faut participer, mais avec qualité.

Entretien réalisé par Gérald Mathieu, à Lausanne

ITINÉRAIRE 
Jacques Rogge

Né le 2 mai 1942 à Gand (Belgique)
Carrière administrative : président du CIO depuis 2001. Président du Comité olympique Belge de 1989 à 1992. Membre du CIO en 1991.
Chef de mission aux J.O. 1976, 1980, 1984 et 1988.
Carrière sportive : champion du monde et participation aux J.O. 1968, 1972 et 1976 en voile (finn). International belge de rugby à XV.
Carrière professionnelle : chirurgien orthopédiste et médecin du sport.

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