Le 26/03/2010 - 11h10
Par
SPORTWEEK / Aurélie Beaudouin, à Valence (ESP)
Alain Gautier, Loïck Peyron et Franck Proffit étaient membres du team Alinghi, le bateau suisse battu lors de la 33e Coupe de l'America. Ils reviennent pour "Sport" sur cette formidable aventure.
Trois années de travail acharné, 100 millions de dollars de budget pour chaque bateau, deux monstres des mers ultra-technologiques aux dimensions jamais atteintes... Tout ça pour deux régates de quatre heures 41 minutes au total. À peine commencée, la 33e Coupe de l'America s'est soldée le 14 février dernier, au large de Valence, par la victoire tranquille des Américains de BMW-Oracle face au tenant du titre suisse, Alinghi. Un succès mérité pour l'équipage du milliardaire Larry Ellison, mais qui laissera un goût amer à tous les amateurs du plus vieux trophée du monde (ndlr : la première Aiguière d'argent a été décernée en 1851), tant cette édition aura plus souvent fait parler d'elle dans les pages "Justice" des journaux que dans les pages "Sport".
Au final, les deux concurrents ont dû se plier au Deed of Gift, le règlement originel de la Coupe : deux bateaux en course seulement -et non plus une dizaine de challengers se disputant le droit d'affronter le tenant du titre-, et trois régates au maximum -au lieu de neuf lors des précédentes éditions. "Le vainqueur de cette Coupe de l'America n'a pas une valeur sportive énorme, comparé à 2007, où il y avait eu une vraie bagarre, avec onze challengers", regrette Alain Gautier, consultant design auprès du team d'Alinghi. " Tout ce qui s'est passé est mauvais pour les sponsors, le public, le sport... On a mis dix équipes au chômage, en plus. " Mais tout n'est pas à jeter dans cette Coupe de l'America version 2010. Elle restera de toute façon dans les annales, car jamais encore elle ne s'était déroulée sur des multicoques.
Une aile rigide en guise de grand-voile
À Valence, ce sont des bateaux de 30 mètres de long et 25 mètres de large environ qui se sont affrontés, avec des mâts de 50 mètres, pour Alinghi, et même 55 mètres, pour BMW-Oracle, atteignant parfois la vitesse de 30 noeuds (56 km/h). Et côté américain, on pourra se vanter quelque temps d'avoir imaginé cette aile rigide révolutionnaire en guise de grand-voile qui a largement contribué à la victoire. " Pour moi, les multicoques, c'est l'avenir. C'est le summum en matière de technologie. On l'a vu avec l'aile d'Oracle et les appendices originaux d'Alinghi ", poursuit Alain Gautier. " Je pense que lorsqu'on est au sommet d'une pyramide comme la Coupe de l'America, on se doit d'être les plus rapides, et non pas naviguer à 9,5 noeuds. Mais les Anglo-Saxons sont contre, car ils sont ultraconservateurs... " Voilà qui promet encore quelques tractations avant la prochaine édition (lire l'encadré)...
Malgré la défaite, le sentiment d'avoir vécu une aventure humaine formidable prédomine chez les trois navigateurs français. "Je suis prêt à continuer, surtout si ça repart en multi, car ces neuf mois ont été passionnants au sein d'une équipe vraiment géniale, avec un mélange de cultures, de langages...", se souvient Loïck Peyron, barreur d'Alinghi aux côtés du "boss", Ernesto Bertarelli. "Ça a été une super belle expérience pour moi", renchérit Franck Proffit. "Participer à la Coupe de l'America, ce n'était pas du tout mon créneau, car je suis assez typé multi et course au large. Mais cette Coupe, c'est un profil différent, avec de grosses équipes internationales, des moyens importants qui permettent de développer des choses, qu'on ne peut pas forcément faire en France."
"Lancer un défi français ? Un sacerdoce"
Justement, peut-on rêver de voir un défi français gagnant l'une des prochaines éditions de la Coupe de l'America ? Les avis divergent. "Évidemment qu'un défi français peut gagner", estime Proffit. "Ce ne sont pas les compétences maritimes ou architecturales qui manquent. On les a. Mais il faut des moyens financiers importants - un mécène ou un partenaire -, et aussi une efficacité dans le travail d'équipe, ce que les Anglo-Saxons savent très bien faire. Pour cette Coupe 2010, il fallait être passionné et avoir de l'argent pour se lancer dans l'aventure, car c'était difficile de financer un projet de cette ampleur sans avoir de date, de lieu précis, une vision à long terme..."
"Lancer un défi ? C'est un sacerdoce. J'ai essayé il y a longtemps, mais la France n'est pas prête", rétorque Peyron. "Cette Coupe a 150 ans, et elle est faite pour des gens qui ne calculent pas au préalable. Nous, on a une belle habitude de rentabiliser à 100 % les budgets. Sur la Coupe, il ne faut pas y compter. Il faut des gens qui dépensent leur argent comme ça, pour nourrir des milliers de personnes et faire avancer la technologie. Ce n'est pas un sponsor qu'il faut, mais quelqu'un de passionné." De l'argent et de la passion... Voilà donc la recette magique pour enfin réparer cette erreur de l'histoire. Car la France, pays maritime s'il en est, n'a toujours pas inscrit son nom au palmarès d'une compétition créée il y a 159 ans...
Et maintenant ?
Après la victoire de BMW-Oracle à Valence, la 34e édition de la Coupe de l'America devrait renouer avec la tradition, en 2013 ou 2014, avec un probable retour aux monocoques. Rien n'est décidé. Le défi italien Mascalzone Latino a déjà été nommé "Challenger of record". C'est-à-dire qu'il fixera les règles de la compétition aux côtés du defender américain. A priori, des régates entre les différents challengeurs devraient réapparaître. En attendant, ils se testeront jusqu'en 2011, lors des Louis-Vuitton Series de par le monde. Selon Larry Ellison, trois villes sont susceptibles d'accueillir la compétition : San Diego, San Francisco et Newport.
A retrouver dans le n°230 du magazine Sport
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